Should I stay or should I go?

 

Passer de la table des habitué-e-s au quartier des bars, du club de gymnastique au cours de yoga aérien, de l’école de village à l’université, de la campagne à la ville – les jeunes adultes tournent souvent le dos à leur commune rurale d’origine pour partir vivre en ville. Ceci a des conséquences sur la vie sociale, culturelle, politique et économique des communes concernées. Lea Schmid fait partie de ces jeunes adultes. Nous l’avons rencontrée et avons discuté du manque de bars à Rüegsau, du microcosme villageois et du sentiment d’appartenance que suscite un match de Langnau.

 

Lea Schmid a 21 ans, étudie la géographie et l’économie politique à l’université de Berne et est membre du comité des jeunes vert’libéraux de Berne ainsi que des jeunes vert’libéraux suisses. Et elle a quitté la campagne. De son enfance et de sa jeunesse, elle en a passé une grande partie à Rüegsau dans l’Emmental, une commune d’environ 3'200 habitant-e-s. Au cours de sa formation, elle a progressivement quitté Rüegsau. Elle a d’abord fait les trajets pour aller au gymnase de Berthoud, puis elle a déménagé pour continuer ses études : elle a vécu à Zurich pendant une année, puis à Berne. Pour elle, pas question de retourner à Rüegsau.

Nombreux-ses sont les jeunes adultes qui ont grandi dans la campagne suisse et éprouvent le même sentiment que Lea. En chiffres, cela s’exprime par un recul de la population de 11%[1] dans les espaces périphériques ruraux depuis 1980 pour cause de migration interne. La jeune génération a un rôle important à jouer dans cette évolution, puisque les zones rurales ne sont pas uniquement touchées par l’exode, mais aussi par le vieillissement de leur population. Une majorité de personnes âgées de plus de 64 ans vit dans ces zones (Office fédéral du développement territorial 2012: 3). Les médias, en particulier, mentionnent sans cesse un cercle vicieux : en raison du manque de possibilités de formation, d’emplois, d’infrastructures ou d’offres culturelles, les jeunes personnes partent en ville. Cela rend le maintien de la vie sociale et politique ainsi que l’infrastructure dans un village toujours plus difficile, ce qui contribue alors à renforcer l’exode rural.

 

Partir pour étudier et trouver la liberté

Lea n’est pas seulement jeune, elle est aussi étudiante. Pour ces deux raisons, elle correspond parfaitement à la statistique. Toutes les régions rurales et pas seulement les zones rurales périphériques sont qui sont touchées par l’émigration de jeunes personnes qualifiées. Celles-ci retournent rarement dans leur commune d’origine après l’obtention de leur diplôme (Kraft, Antony et Bosi 2004: 5, Schmidlin 2007: 6, Rérat 2016: 275). Plusieurs raisons en sont à l’origine. Des études montrent que le manque de possibilités professionnelles à la campagne représente pour beaucoup de jeunes personnes le critère le plus important pour quitter cette dernière (Kraft et al. 2004: 7, Rérat 2016: 276). Lea suppose elle aussi qu’elle ne trouverait pas d’emploi adapté à sa formation à Rüegsau. Un autre critère fréquemment mentionné est l’envie de changement ou de côtoyer une mentalité différente de celle qui prévaut à la campagne (Kraft et al. 2004: 9-10, Rérat 2016: 276). Dans le cas de Lea, le désir de changement n’a pas été l’élément déterminant dans sa décision de partir, mais la vie en ville ou les études universitaires l’ont néanmoins bien changée. Depuis qu’elle étudie à l’Université, ses opinions politiques sont plus à gauche. Le retour dans une commune et l’engagement politique dans une commune dont le conseil communal est intégralement composé de politicien-ne-s du PBD, de l’UDC et de l’UDF ne sont pas très tentants. Lea explique qu’en général, le style de vie n’est pas le même à la ville qu’à la campagne et qu’un mode de vie citadin lui correspond davantage. Et si la campagne lui manque un peu ? Alors, elle va voir un match de Langnau, répond-elle un sourire en coin.

 

Que faire quand les jeunes partent ?

Le départ des jeunes constitue un défi pour les communes concernées. Le Conseil fédéral indique dans un rapport que les zones rurales et de montagne devraient améliorer la qualité de leurs sites, les structures sociales et les réseaux de telle sorte que les jeunes et particulièrement les personnes qualifiées restent ou reviennent, voire qu’elles viennent s’y installer (Conseil fédéral 2015: 27). Les fonctions nécessaires comprennent les infrastructures de transport et de télécommunication, les services de santé, d’éducation, administratifs et postaux et les structures politiques. Le système de milice est dépendant de la relève politique. Toutefois, l’engagement bénévole dans des fonctions politiques ou publiques a baissé d’environ 70% entre 1997 et 2016.

Le déclin de l’engagement volontaire en politique combiné avec le départ des jeunes des zones périphériques rurales a mené à des difficultés liées au recrutement d’une relève politique pour les communes. Le risque est grand que ces difficultés s’aggravent si ce sont les jeunes qualifié-e-s qui quittent leur commune rurale d’origine, puisque le niveau d’éducation est un fondement essentiel de tout engagement politique et social (Brady et al. 1995: 280, Wilson 2012: 10, Freitag, et al. 2019: 72-74).

Différentes études montrent qu’entre un tiers et la moitié des communes a des difficultés à trouver des candidat-e-s pour les exécutifs communaux. Les plus petites communes sont particulièrement concernées (Ladner et al. 2013: 13; Derungs et Wellinger 2019: 5). La problématique de cette tendance est décrite par Freitag et al. (2019: 9) à travers la métaphore de la chaise : si le système politique suisse était une chaise portée par quatre jambes, à savoir la démocratie directe, le fédéralisme, la concordance et le système de milice, alors cette chaise commencerait à vaciller. La participation des citoyen-ne-s aux responsabilités et aux fonctions publiques fait de plus en plus défaut.

Lorsque les candidat-e-s aux fonctions de milice viennent à manquer, les communes disposent de diverses possibilités d’action – aucune d’elles n’étant cependant pleinement satisfaisante. Dans certains cantons comme celui d’Uri, l’exercice d’une fonction peut être rendu obligatoire. On y élit la personne qui a reçu le plus de voix lors d’une élection à bulletins libres. Seules les personnes âgées de plus de 65 ans, celles qui ne peuvent raisonnablement pas occuper une fonction pour de bonnes raisons ou celles exerçant déjà une fonction sont exemptées de cette obligation. Si on ne remplit aucun de ces critères et qu’on refuse d’occuper une fonction, une amende pouvant aller jusqu’à CHF 5'000.- peut être appliquée. Une autre option est la tutelle administrative. Dans ce cas, si une commune n’est pas en mesure d’assurer une administration dans le sens de la loi pendant une longue période, le canton peut la priver d’une partie ou de l’entier de son droit à l’auto-administration. Le/la curateur-trice en charge de la commune reprend la fonction administrative aux frais de la commune, ce qui représente une lourde charge financière. Si ces solutions temporaires échouent, il existe encore d’autres options telles que la réduction du nombre de personnes en fonction dans la commune ou la fusion de communes.

 

Pas de « lieu de vie »pas d’engagement 

Interrogée sur son envie d’assumer une fonction de milice, Lea se montre ouverte. Lors des dernières élections pour le conseil communal de Rüesgau, elle a envisagé de déposer sa candidature. Mais comme elle ne voulait pas se lier à Rüesgau, elle a renoncé à se porter candidate. Dès avril, Lea aura le droit de vote à Berthoud. Elle n’exclut pas une candidature aux élections communales d’automne 2020. En même temps, elle se trouve dans une phase très incertaine de sa vie. Elle ne sait pas vraiment ce qui se passera dans les prochaines années, notamment si elle partira un semestre à l’étranger. Sa mobilité pourrait faire obstacle à un engagement politique local. Et elle n’est pas la seule dans cette situation. Dans le cadre d’une enquête sur l’engagement politique des jeunes et des jeunes adultes[2], 50% des sondé-e-s de moins de 25 ans ont indiqué que le fait de ne pas encore avoir défini leur « lieu de vie » les empêche d’assumer des fonctions politiques bénévoles. Seul le manque de temps dû à son emploi et à ses loisirs ainsi qu’à d’autres engagements représentent des obstacles plus importants.

Celles et ceux qui partent, celles et ceux qui restent et celles et ceux qui reviennent 

La carrière de Lea n’est qu’un exemple parmi d’autres de la vie de jeunes personnes ayant grandi à la campagne. Mais à côté des personnes qui partent pour une période indéterminée, il y a aussi celles qui ne quittent pas leur commune rurale et celles qui y retournent après un certain temps passé à la ville. Tout aussi divers que ces parcours de vie sont les effets de l’exode rural sur les communes concernées. Un article de blog ne suffit de loin pas pour avoir une vue d’ensemble du phénomène. L’exode rural est problématique pour de nombreuses communes suisses et pour le système suisse de milice. Il existe cependant à ce jour encore peu de rapports ou de recherches sur le sujet. Ainsi, le domaine Fondements de la participation politique FPP de la FSPJ a fait de cette problématique une priorité thématique pour l’année 2020. Le domaine examinera l’exode rural des jeunes adultes à l’aide de divers projets dans le courant de l’année. L’objectif est de sensibiliser à cette problématique les politicien-ne-s et les chercheur-se-s qui ne sont pas confronté-e-s quotidiennement aux conséquences de l’exode rural. Pour que l’exode rural s’ancre dans la recherche, il est primordial que ce thème fasse l’objet d’une considération nationale en Suisse et que les régions touchées par ce phénomène ne soient pas livrées à elles-mêmes.

 


[1] L’espace rural périphérique se caractérise par des temps de parcours plus longs vers l’agglomération la plus proche et se situe en dehors du plateau central. L’espace rural périphérique comprend les centres périphériques (5'001-10'000 habitant-e-s), les petits centres périphériques (2’001-5'000 habitant-e-s), les communes périphériques (501-2'000 habitant-e-s) et les régions périphériques peu peuplées (jusqu’à 500 habitant-e-s) (Office fédéral du développement territorial s.a.: 2).

[2] Il s'agit d'une enquête quantitative en ligne représentative, réalisée par gfs.bern et initiée par la FSPJ et la HTW Chur (aujourd'hui FH Graubünden) auprès de 1'000 participants de moins de 25 ans.


Texte de Nora Räss, 24.03.2020

 

Bibliographie

Brady, Henry E., Sidney Verba et Kay Lehman Schlozman. 1995. Beyond Ses: A Resource Model of Political Participation. The American political Science Review, 89 (2), 271-294. 

Office fédéral du développement territorial ARE. 2012. Monitoring de l’espace rural, Rapport de synthèse 2012.

Office fédéral du développement territorial ARE. s.a. Typologies des espaces territoriaux utilisées dans le cadre du Monitoring de l’espace rural. Berne: Office fédéral du développement territorial.

Derungs, Curdin et Dario Wellinger. 2019. PROMO 35. Politisches Engagement von jungen Erwachsenen in der Gemeindeexekutive – Analysen und Stossrichtungen. Chur: HTW Chur Verlag. 

Freitag, Markus, Pirmin Bundi et Martina Flick Witzig. 2019. Milizarbeit in der Schweiz. s.l.: NZZ Libro.

Kraft, Ursula, Caroline Antony et Christine Bosi. 2004. Wegziehen – Bleiben – Zurückkehren. Eine wissenschaftliche Studie der Arbeitsmarktbeobachtung Wallis zur Abwanderung von Kompetenzen von Walliserinnen und Wallisern. Kanton Wallis, Departement für Volkswirtschaft, Institutionen und Sicherheit, Departement für Erziehung, Sport und Kultur, Sion. 

Ladner, Andreas, Reto Steiner, Katia Horber-Papazian, Julien Fiechter, Caroline Jacot-Descombes et Claire Kaiser. 2013. Gemeindemonitoring 2009/2010. Bericht zur fünften gesamtschweizerischen Gemeindeschreiberbefragung. Bern: KPM-Schriftenreihe.

Rérat, Patrick. 2016. Migration and post-university transition. Why do university graduates not return to their rural home region? Geographica Helvetica 71, 271-282. 

Schmidlin, Sabrina. 2007. Regionale Abwanderung von jungen Hochqualifizierten in der Schweiz. Empirische Analyse der Hochschulabsolventenjahrgänge 1998 bis 2004. Neuchâtel: BFS. 

Conseil fédéral. 2015. Politique de la Confédération pour les espaces ruraux et les régions de montagne, Rapport en réponse à la motion 11.3927 Maissen du 29 septembre 2011. Pour un développement cohérent du territoire suisse. Rapport du 18 février 2015, Berne.