Existe-t-il aujourd’hui encore des désavantages pour les femmes dans le système politique suisse ?

 

Le système politique historiquement a été mis sur pied pour des hommes. Est-ce que cela se reflète toujours dans le système ? 50 ans après l’introduction du suffrage féminin, existe-t-il encore des désavantages pour les femmes dans le système politique ? Le dernier article de blog a montré qu’une répartition égale des sièges entre les sexes n’est pas encore assurée, notamment dans les cantons et les communes. Les spécificités du système listées ci-dessous peuvent-elles expliquer cela ?
 

Sarina Gerber, septembre 2021

Comme souligné dans le dernier article de blog, des raisons individuelles expliquent pourquoi les jeunes femmes ont tendance à se présenter moins souvent à une fonction politique que les jeunes hommes. Mais il existe aussi d’autres facteurs d’influence qui peuvent être à l’origine des différences entre les sexes. Certains d’entre eux sont abordés dans cet article.
 

Le système de milice : une institution pour hommes ?

La Suisse compte sur son système de milice. Le travail dans un Parlement cantonal et au sein de l’exécutif communal est donc volontaire et dans l’ensemble non rémunéré, parce que l’on suppose que parallèlement, une activité lucrative est pratiquée. Mais combiner un travail rémunéré, une formation et un engagement volontaire n’est pas toujours possible. Par exemple, au niveau de l’exécutif local, plus de la moitié des personnes est soit indépendante, soit elle occupe une position de cadre (Vatter 2018: 154). Cela laisse penser que l’exercice de telles fonctions nécessite beaucoup de flexibilité. Les jeunes, en particulier, ont rarement une telle flexibilité et ne se trouvent pas encore dans une situation de cadre. En y réfléchissant plus, pour les jeunes femmes, le facteur famille, qui est chronophage, s’ajoute à l’équation. Markus Freitag et ses co-auteurs et autrices décrivent les politicien-ne-s moyen-ne-s ayant une fonction de milice dans une commune suisse moyenne avec les attributs suivants : personne mariée, homme, stable émotionnellement, entre 40 et 64 ans. Cela indique clairement que le travail de milice n’est pas vraiment adapté aux jeunes personnes et particulièrement aux jeunes femmes.

Les chambres fédérales sont très similaires dans leur structure. L’exercice de la fonction de conseiller-ère national-e ou aux États demande également une grande flexibilité. Les membres des chambres fédérales ont une lourde charge de travail et n’ont pas de personnel (Vatter 2018: 284). Le rythme des sessions est fixe (Vatter 2018: 284) et il n’existe à ce jour pas de système de représentation.
 

Le système électoral est également décisif

Un autre facteur, non moins intéressant, est le système électoral. Selon Thames (2017), la représentation des femmes dans les instances politiques est plus faible à long terme avec un système d’élection majoritaire. Le système proportionnel, en revanche, est plus favorable aux femmes. Cela peut s’expliquer par le fait que les élections au système majoritaire sont plus personnalisées et pour le parti, il est plus risqué de nommer des femmes. De plus, avec le système majoritaire, on observe une « prime au sortant / à la sortante ». Cela signifie que les personnes sortantes sont généralement réélues. Donc, si des situations inégales existent déjà, elles ont des chances d’être reproduites. Ainsi, les femmes (mais aussi les jeunes personnes) sont désavantagées puisque qu’elles sont déjà sous-représentées dans les fonctions politiques. À première vue, cette théorie se confirme dans le contexte helvétique puisque que dans les exécutifs cantonaux, tout comme au Conseil des États, les élections se font largement selon le système majoritaire. Et c’est précisément là qu’existent les plus grandes différences entre les sexes.
 

Les partis : barrières ou promoteurs ?

Les partis ont pour tâche, entre autres, de recruter des personnes pour des fonctions politiques. Ce faisant, les partis agissent comme des gardiens d’accès pour les fonctions politiques. Ils peuvent promouvoir les femmes ou leur faire obstacle (Kittilson 2006: 10). Les structures internes des partis sont pertinentes à cet égard.

D’une part, les structures d’organisation peuvent être examinées. Certains partis ont des sections féminines ou des organisations de femmes distinctes. Les deux peuvent aider à faire entendre les revendications égalitaires et à attirer l’attention. Un accès sans obstacles paraît toutefois encore plus important. Selon Stefanie Bailer (2016), les études montrent que les femmes préfèrent faire leurs premiers pas dans des sections féminines, car elles y sont plus fortement considérées. En outre, cela renforce et étend le réseau des femmes. Le réseau, à son tour, est un facteur important pour un succès politique. Dans l’ensemble, les sections féminines représentent une bonne opportunité d’entrée et de contact pour les femmes.

D’autre part, les règles informelles donnent de bonnes informations sur le degré de promotion des femmes dans les partis. Souvent, les partis ont des structures masculines, que ce soit la table des habitués le soir ou des réseaux et règles informels définis par les hommes. Plus les règles sont informelles et opaques, plus l’accès aux nouveaux-elles venu-e-s est difficile. Ohmura et ses co-auteurs et autrices (2018) le confirment dans leur étude sur les chemins de carrière politique, en argumentant que dans ce genre de conditions, l’entrée et une candidature pour une fonction politique sont plus difficiles. Il en va de même dans les structures de parti décentralisées avec des processus de recrutement opaques.

Les organisations de femmes distinctes n’ont pourtant pas que des avantages, comme le montre l’analyse de Fabienne Amlingers (2017) sur les débuts des organisations de femmes. Dans différents partis, après l’introduction du suffrage féminin, il y a eu des organisations de femmes dont certaines ont peiné à se faire accepter. Le danger était que seules des thématiques spécifiques étaient attribuées à ces organisations et que leur champ d’action et de décision s’en trouvait donc fortement limité. En outre, des tensions sont apparues dans certains partis entre l’engagement pour l’égalité par les organisations de femmes et l’attitude conservatrice du parti qui voyait cet engagement comme une préoccupation de gauche. Finalement, ce type d’organisations distinctes peut freiner l’accès des femmes à des positions de pouvoir influentes.

On peut donc conclure que le fait que les sections féminines soient favorables à la représentation des femmes dépend des circonstances. De par leur fonction de recrutement, les partis ont le devoir et la responsabilité de créer des structures qui s’adressent au plus grand nombre possible de jeunes afin de leur permettre une participation à la vie du parti et, en fin de compte, à des fonctions politiques.
 

Conclusion

La variété des facteurs qui mènent les jeunes à des fonctions politiques ou qui les en écartent est énorme. Mais cela offre également des opportunités pour une grande variété de fonctions et permet de promouvoir plus de jeunes dans des fonctions politiques. Qui sait, dans quelques années peut-être, le sexe et l’âge ne seront plus des attributs clairs pour décrire des politicien-ne-s de milice moyens.
 

Sources

  • Thames, Frank C. 2017. Understanding the Impact of Electoral Systems on Women's Representation. Politics & Gender,13(3), 379-404. doi:10.1017/S1743923X16000325.
  • Bailer, Stefanie. 2016. “Rekrutierung von Frauen hat bei der SVP keine Priorität”. Switzerland: SRF. Disponible sur: http://www.srf.ch/news/schweiz/rekrutierung-von-frauen-hat-bei-der-svp-keine-prioritaet.   
  • Tamaki Ohmura, Stefanie Bailer, Peter Meissner & Peter Selb. 2018. Party animals, career changers and other pathways into parliament, West European Politics, 41:1, 169-195.
  • Freitag, Markus, Pirmin Bundi et Martina Flick Witzig. 2019. Milizarbeit in der Schweiz. Zahlen und Fakten zum politischen Leben in der Gemeinde. Bâle: NZZ Libro.
  • Amlinger, Fabienne. 2017. Im Vorzimmer der Macht. Die Frauenorganisationen der SPS, FDP und CVP, 1971-1995. Zurich: Chronos Verlag.
  • Vatter, Adrian. 2018. Das politische System der Schweiz. 3. Auflage. Baden-Baden: Nomos Verlagsgesellschaft.